Les Passeurs de Culture
Mise à jour octobre 2026 l 06 31 76 89 41 l les-passeurs-de-culture@gmail.com
Mais pourquoi avoir choisi une peinture aussi étrange, presque déroutante, pour dénoncer un événement historique précis ? Que signifient le taureau, le cheval, les personnages qui hurlent et cette lumière qui éclaire la scène ? Et comment un tableau consacré à une ville espagnole a-t-il pu devenir un symbole universel contre la guerre ?
Pour comprendre Guernica, il faut revenir au printemps 1937, au moment où l'Espagne est déchirée par un conflit qui annonce déjà les tragédies de l'Europe.
Guernica, une ville frappée par la guerre :
L'Espagne au bord du désastre :
En juillet 1936, une partie de l'armée espagnole se soulève contre le gouvernement de la Seconde République. Ce coup d'État déclenche une guerre civile qui oppose les républicains aux nationalistes conduits par le général Francisco Franco. Le conflit divise profondément le pays et devient rapidement une affaire internationale.
Les nationalistes bénéficient notamment du soutien de l'Allemagne nazie d'Adolf Hitler et de l'Italie fasciste de Benito Mussolini. De leur côté, les républicains reçoivent une aide extérieure plus limitée et diverse, notamment de l'Union soviétique et des Brigades internationales.
L'Espagne devient ainsi un terrain d'affrontement entre des forces politiques et idéologiques qui dépassent largement ses frontières. Pour les dictatures fascistes, le conflit constitue aussi l'occasion de soutenir un allié et d'expérimenter de nouvelles méthodes militaires.
C'est dans ce contexte que survient le bombardement de Guernica, petite ville du Pays basque espagnol. La localité possède une importance symbolique particulière pour les Basques, mais elle n'est pas une grande métropole industrielle ou militaire. Rien ne permet de comprendre l'ampleur de la destruction sans prendre en compte la logique de terreur qui frappe alors les populations civiles.
Le 26 avril 1937 : le bombardement de Guernica:
Le lundi 26 avril 1937, des avions de la Légion Condor allemande et de l'aviation légionnaire italienne attaquent Guernica, en soutien au camp nationaliste. Le bombardement provoque des incendies et détruit une grande partie de la ville. Des habitants sont tués, blessés ou jetés sur les routes.
Les estimations du nombre de victimes ont longtemps fait l'objet de controverses. Le bilan exact reste discuté, mais la violence de l'attaque et l'ampleur des destructions sont établies.
Ce bombardement frappe les esprits parce qu'il montre de manière particulièrement brutale ce que peut devenir la guerre moderne : une population entière peut être exposée à la puissance destructrice de l'aviation, loin de toute confrontation directe entre soldats.
Les témoignages et les photographies diffusés dans la presse internationale contribuent à faire connaître le drame. L'événement suscite une indignation qui dépasse rapidement les frontières espagnoles.
À Paris, Pablo Picasso prend connaissance des nouvelles du bombardement. L'artiste, qui vit en France depuis plusieurs années, est profondément marqué par ce qui vient de se produire dans son pays natal.
Une commande officielle transformée par l'actualité :
Au début de l'année 1937, Picasso a reçu une commande du gouvernement républicain espagnol : il doit réaliser une grande peinture destinée au pavillon espagnol de l'Exposition internationale de Paris.
Le peintre hésite d'abord sur le sujet. Les premières pistes envisagées ne correspondent pas encore à la grande œuvre politique que l'on connaît aujourd'hui. Le bombardement change la direction de son travail.
Picasso décide alors de consacrer son tableau à la tragédie de Guernica. Il ne peint pas une illustration journalistique de l'attaque, mais une composition monumentale dans laquelle la souffrance humaine devient le véritable sujet.
Entre le début du mois de mai et le 4 juin 1937, il réalise cette toile gigantesque, mesurant environ 3,49 mètres de haut sur 7,77 mètres de large. Les nombreux dessins préparatoires et les photographies prises par Dora Maar, qui documente l'évolution de l'œuvre, permettent aujourd'hui de suivre les transformations successives de sa composition.
Présenté à Paris à l'été 1937, Guernica est dès l'origine une œuvre engagée. Pourtant, sa portée dépasse rapidement la dénonciation d'un seul bombardement. Picasso a peint une tragédie particulière, mais il lui donne une force qui permet de reconnaître d'autres guerres, d'autres victimes et d'autres destructions.
Comment lire le tableau Guernica ?
Un monde désarticulé :
Au premier regard, Guernica peut sembler difficile à comprendre. Les personnages sont fragmentés, les corps paraissent brisés et les différents éléments se superposent. L'espace n'obéit pas aux règles habituelles de la perspective. Il est difficile de savoir où s'arrête l'intérieur d'une maison et où commence la rue.
Cette désorganisation n'est pas un défaut de construction. Elle participe à la puissance de l'œuvre.
Picasso ne cherche pas à restituer fidèlement l'apparence d'une ville bombardée. Il veut faire ressentir ce que signifie un monde qui s'effondre. Les repères disparaissent, les corps sont déformés par la douleur et les gestes semblent figés au moment même où le drame se produit.
Les formes anguleuses rappellent certaines recherches cubistes de Picasso, tandis que les figures démesurées et les expressions presque cauchemardesques évoquent le surréalisme et l'expressionnisme. Le peintre rassemble plusieurs langages artistiques pour créer une image qui ne ressemble à aucune scène de guerre traditionnelle.
L'œuvre ne présente ni vainqueur ni héros triomphant. Il n'y a pas de bataille glorieuse, pas de drapeau brandi au-dessus des ruines. Il n'y a que des êtres frappés par la violence.
Pourquoi Picasso a-t-il peint Guernica en noir et blanc ?
Un autre élément frappe immédiatement : l'absence presque totale de couleurs. La toile se compose de noir, de blanc et de différentes nuances de gris.
Ce choix renforce la gravité de la scène. Il rappelle les photographies de presse et les images documentaires qui circulent dans les journaux de l'époque. Le tableau semble à la fois appartenir à l'histoire et sortir d'un cauchemar.
Le noir évoque l'obscurité, la destruction et la mort. Le blanc fait ressortir les corps et les visages, tandis que les gris donnent à la scène une atmosphère froide et oppressante.
Il serait cependant réducteur d'attribuer à chaque nuance une signification fixe. Picasso ne fournit pas un code dans lequel chaque couleur ou chaque forme correspondrait à une idée précise. La force de l'œuvre tient aussi à cette ambiguïté.
Le choix du noir et blanc empêche le regard de se distraire dans la richesse des couleurs. Il concentre l'attention sur les gestes, les regards et les corps meurtris.
Le cheval blessé : la souffrance au cœur du tableau :
Au centre de la composition se trouve un cheval qui semble pousser un cri de douleur. Son corps est traversé de formes aiguës, sa tête se relève et sa bouche ouverte accentue l'impression de souffrance.
Cette figure est souvent interprétée comme une représentation du peuple victime de la guerre. Elle occupe une place centrale dans la peinture et semble exprimer une douleur qui dépasse celle d'un individu.
Mais Picasso s'est gardé d'imposer une explication définitive à ses personnages. Le cheval est aussi un animal blessé, pris dans une scène de massacre. Son corps fragile devient le signe d'une violence qui ne distingue pas les êtres qu'elle frappe.
La figure est d'autant plus saisissante qu'elle ne peut pas parler. Son cri est pourtant presque audible. Par les déformations du corps et la tension de la composition, Picasso donne une forme visible à une souffrance qui paraît impossible à raconter.
Le taureau : une énigme persistante :
Sur la partie gauche du tableau se dresse un taureau. Sa silhouette est plus massive, son expression semble moins directement bouleversée que celle des autres personnages. Il observe la scène sans que l'on puisse déterminer avec certitude ce qu'il représente.
Le taureau a suscité de nombreuses interprétations. Certains y voient la brutalité, d'autres la force, l'Espagne ou encore une présence énigmatique qui domine le chaos. Les relations entre le taureau et le cheval ont également nourri d'innombrables commentaires.
Picasso lui-même a refusé d'enfermer ces figures dans une interprétation unique. Il a expliqué que le public devait pouvoir regarder les animaux et se faire sa propre idée.
Cette liberté est importante. Guernica n'est pas un rébus dont il suffirait de trouver la solution pour en épuiser le sens. Les symboles comptent, mais ils ne se réduisent pas à des définitions de dictionnaire.
Le taureau demeure ainsi une présence ambiguë, qui contribue à l'inquiétante étrangeté du tableau.
La mère et son enfant mort : la douleur des innocents :
À gauche, une femme lève la tête et ouvre la bouche dans un cri de désespoir. Elle tient son enfant mort dans les bras. Le corps du petit semble inerte, tandis que le visage de sa mère exprime une douleur absolue.
Cette scène constitue l'un des passages les plus bouleversants de la toile. Elle évoque la souffrance des familles prises au piège des bombardements, mais aussi une image de deuil que l'on retrouve dans de nombreuses traditions artistiques.
On peut penser aux représentations religieuses de la Vierge portant le Christ mort, notamment à la tradition de la Pietà. Picasso reprend la puissance émotionnelle de cette figure maternelle sans en faire nécessairement une scène religieuse.
La mère et l'enfant ne sont pas identifiés à des personnes précises. Ils deviennent des figures de toutes les victimes innocentes, de tous ceux qui perdent un proche dans une violence qu'ils n'ont pas choisie.
Le tableau ne montre pas seulement la mort : il montre ce qu'elle fait aux vivants. La douleur de la mère semble sortir des limites de la toile et interpeller directement le spectateur.
La lampe et la lumière : voir l'horreur :
Au-dessus du cheval, une forme lumineuse attire le regard. Elle ressemble à une ampoule entourée de rayons. Plus bas, une autre source de lumière, tenue par un personnage, éclaire une partie de la scène.
Ces lumières ont souvent été rapprochées de la question du regard. Elles permettent de voir la catastrophe, mais elles ne semblent pas apporter de secours. La scène est exposée aux yeux de tous, sans qu'aucune intervention puisse arrêter la violence.
La lampe électrique rappelle aussi la modernité technique du XXe siècle. Les progrès scientifiques et industriels, qui pourraient améliorer les conditions de vie, participent également à la puissance destructrice des guerres modernes.
La lumière de Guernica n'est donc pas rassurante. Elle révèle les souffrances au lieu de les effacer. Elle oblige le spectateur à regarder ce qu'il préférerait peut-être ne pas voir.
Une œuvre qui ne montre pas directement les bombardiers :
Fait remarquable, aucun avion n'apparaît dans le tableau. Picasso ne représente pas non plus les pilotes, les chefs militaires ou les soldats responsables de l'attaque.
Il choisit de montrer les conséquences humaines du bombardement plutôt que son déroulement matériel. Cette absence donne à l'œuvre une portée particulière : le regard ne se fixe pas sur une machine de guerre, mais sur les êtres qui en subissent les effets.
L'artiste ne cherche pas à expliquer toutes les causes du conflit. Il ne remplace ni l'historien ni le journaliste. Son rôle est différent : il rend sensible une réalité dont les chiffres et les comptes rendus ne peuvent pas restituer toute la dimension humaine.
C'est précisément ce qui fait la singularité de Guernica. Le tableau est lié à un événement daté, mais il parle aussi de toutes les situations dans lesquelles la puissance militaire écrase les populations.
Picasso, un artiste face à la barbarie :
Quand la peinture devient un acte politique :
Pablo Picasso est déjà un artiste reconnu lorsque survient le bombardement de Guernica. Né en 1881 à Málaga, en Espagne, il a passé une grande partie de sa vie à renouveler les formes de la peinture. Avec Georges Braque, il a notamment contribué au développement du cubisme, qui bouleverse les conventions de la représentation traditionnelle.
Picasso n'est donc pas un peintre qui découvre soudainement la modernité en 1937. Depuis des décennies, il explore de nouvelles manières de représenter les corps, les objets et l'espace. Avec Guernica, il met ces recherches au service d'un sujet politique majeur.
La peinture d'histoire avait longtemps privilégié les batailles, les victoires militaires, les souverains et les grands événements. Picasso rompt avec cette tradition. Il ne donne pas la parole aux puissants et ne glorifie aucun combattant. Il place les victimes au premier plan.
Cette démarche change la manière de représenter la guerre. La grandeur d'une œuvre ne réside plus dans la célébration d'une victoire, mais dans sa capacité à faire ressentir le coût humain de la violence.
L'engagement de Picasso ne signifie pas pour autant que le tableau soit une simple affiche politique. L'artiste ne se contente pas de transmettre un slogan. Il construit une composition complexe, ouverte à plusieurs interprétations, dont la force émotionnelle tient autant à ses formes qu'à son sujet.
Une œuvre présentée à l'Exposition internationale de Paris :
À l'été 1937, Guernica est exposé dans le pavillon espagnol de l'Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne, à Paris.
Ce contexte est essentiel. L'œuvre n'est pas créée pour une galerie privée, mais pour un pavillon officiel représentant une République espagnole en guerre. Elle prend place dans une manifestation internationale où les nations présentent leurs réalisations, leur culture et leur vision du monde.
L'Espagne républicaine entend attirer l'attention sur le conflit et obtenir le soutien de l'opinion internationale. Le tableau de Picasso contribue à cette démarche, mais il dépasse rapidement son objectif initial.
Les visiteurs ne découvrent pas une représentation traditionnelle de la souffrance nationale. Ils sont confrontés à une image brutale, difficile à interpréter, dans laquelle la violence semble avoir détruit jusqu'à l'organisation du monde.
Le tableau ne montre aucun triomphe. Il ne cherche pas à rassurer. Il expose au contraire l'impuissance des êtres humains face à une force qui les dépasse.
La peinture devient ainsi un moyen d'intervention dans le débat public. Picasso utilise son art pour attirer l'attention sur une tragédie contemporaine et faire de la souffrance des civils une question politique.
Dora Maar, témoin de la naissance du chef-d'œuvre :
La création de Guernica ne se limite pas au travail solitaire du peintre devant sa toile. La photographe Dora Maar joue un rôle important dans la documentation de son élaboration.
Elle photographie les différentes étapes de la peinture, révélant les transformations de la composition. Ces images permettent de comprendre que Picasso n'a pas exécuté son œuvre d'un seul geste. Il a modifié, déplacé et repris de nombreux éléments avant d'aboutir à la version définitive.
Les dessins préparatoires montrent également comment les figures se sont progressivement imposées. Le cheval, le taureau, la mère et l'enfant, ainsi que les personnages qui tendent les bras, ont été travaillés et transformés.
Cette succession d'études témoigne d'une recherche exigeante. Picasso ne veut pas simplement illustrer un fait divers tragique : il cherche une forme capable de porter la violence de l'événement sans en réduire la portée.
L'histoire de la création de Guernica rappelle ainsi une réalité souvent oubliée devant les chefs-d'œuvre : derrière l'impression de force immédiate se trouvent des hésitations, des essais et un travail de composition considérable.
Pourquoi Guernica est-il devenu un symbole universel de la paix ?
Du bombardement de 1937 à la mémoire collective :
À l'origine, Guernica dénonce une attaque précise, survenue pendant la guerre d'Espagne. Pourtant, le tableau ne reste pas associé à cette seule tragédie.
Au fil du temps, il devient une image de référence pour évoquer la destruction des populations civiles. Son absence de récit militaire détaillé lui permet de représenter des souffrances que l'on retrouve dans de nombreux conflits.
Le spectateur n'a pas besoin de connaître chaque épisode de la guerre d'Espagne pour comprendre ce qui se joue dans la peinture. La mère qui pleure son enfant, le cheval blessé et les corps déformés expriment une douleur immédiatement perceptible.
C'est l'une des raisons de la célébrité mondiale de l'œuvre. Picasso a représenté un événement historique sans enfermer son tableau dans les limites de cet événement.
Guernica est devenu un symbole de la lutte contre la barbarie, de la dénonciation de la guerre et de la vulnérabilité des civils. Sa force tient à cette double dimension : une peinture profondément ancrée dans l'histoire et une œuvre dont le message reste compréhensible bien au-delà de son époque.
Le long voyage du tableau :
Après sa présentation à Paris en 1937, Guernica voyage dans plusieurs pays. Il est exposé notamment en Europe et aux États-Unis, où il contribue à faire connaître la situation espagnole et à sensibiliser le public aux conséquences de la guerre.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Picasso souhaite que le tableau reste à l'abri aux États-Unis. L'œuvre est conservée au Museum of Modern Art de New York pendant plusieurs décennies.
Le peintre refuse que son tableau retourne en Espagne tant que les libertés démocratiques n'y sont pas rétablies. Ce choix donne à son parcours une dimension politique supplémentaire : la peinture ne témoigne pas seulement d'un bombardement, elle devient également liée à la mémoire de la dictature franquiste.
Après la mort de Franco et la transition démocratique, Guernica revient en Espagne en 1981. Il est ensuite installé au musée Reina Sofía de Madrid en 1992, où il est conservé aujourd'hui.
Ce retour est un événement symbolique. Une œuvre née de la guerre civile retrouve finalement le pays dont elle porte le nom, dans un contexte politique profondément transformé.
Guernica et les guerres contemporaines :
Pourquoi cette peinture continue-t-elle à être reproduite, commentée et reprise dans des manifestations contre la guerre ?
Parce qu'elle ne représente pas seulement une catastrophe passée. Elle rappelle que les populations civiles restent exposées aux conséquences des décisions militaires et politiques.
Au fil des décennies, des artistes, des militants et des citoyens ont repris son image pour dénoncer d'autres conflits. Sa silhouette est devenue immédiatement reconnaissable, même lorsqu'elle est reproduite sur une affiche, une banderole ou une illustration.
Cette présence dans la culture visuelle peut parfois donner l'impression que le tableau est devenu une icône familière. Pourtant, lorsqu'on prend le temps de l'observer, sa violence demeure intacte. Les personnages ne sont pas des symboles abstraits détachés de toute réalité : ils incarnent la peur, le deuil et l'impossibilité d'échapper à la destruction.
Guernica ne propose pas de solution politique à la guerre. Il ne prétend pas expliquer comment construire la paix. Son rôle est ailleurs : empêcher que la violence soit réduite à une suite de chiffres, de cartes militaires ou de discours officiels.
Il oblige à replacer les êtres humains au centre du regard.
Une peinture qui pose une question morale :
Devant Guernica, une question finit par s'imposer : comment une société peut-elle accepter que des populations soient ainsi sacrifiées ?
Picasso ne formule pas cette interrogation sous la forme d'un texte. Il la fait surgir par la composition, les gestes et les visages. Le spectateur est placé devant les conséquences de la violence sans pouvoir se réfugier derrière une explication simple.
L'œuvre ne distingue pas les victimes selon leur nationalité, leur origine ou leur appartenance politique. Elle donne à voir des êtres vulnérables, dont la souffrance dépasse les frontières.
C'est aussi ce qui explique sa place dans la mémoire collective. Le tableau peut être lu comme une dénonciation de la violence fasciste de 1937, mais il ne se limite pas à cette lecture. Il rappelle plus largement le danger d'un monde dans lequel la puissance technique et militaire prend le pas sur la valeur de la vie humaine.
Guernica, un tournant dans l'histoire de l'art moderne :
Une nouvelle manière de représenter la guerre :
La peinture de guerre ne commence évidemment pas avec Picasso. Depuis des siècles, les artistes représentent les batailles, les sièges, les massacres et les conséquences des conflits. Mais Guernica transforme profondément cette tradition.
Dans une peinture historique classique, le spectateur peut souvent identifier les protagonistes, reconnaître un lieu et suivre le déroulement d'une action. Chez Picasso, ces repères sont brouillés. La scène paraît simultanée, éclatée, presque impossible à reconstituer.
Cette fragmentation donne une forme à l'expérience de la catastrophe. La guerre ne se présente plus comme un événement ordonné par un récit héroïque, mais comme une rupture qui détruit les corps, les espaces et les certitudes.
En cela, Guernica est une œuvre majeure de l'art moderne. Picasso montre qu'une peinture peut parler de l'histoire sans reproduire fidèlement la réalité visible. La déformation, le contraste et la rupture de perspective peuvent rendre une vérité émotionnelle plus forte qu'une représentation réaliste.
Le tableau invite aussi à réfléchir à la responsabilité de l'artiste. Doit-il seulement représenter le monde ou peut-il intervenir dans les débats de son temps ? Avec Guernica, Picasso répond par son travail : l'art peut devenir un témoignage et une prise de position.
Entre cubisme, expressionnisme et peinture d'histoire :
Le style de Guernica ne relève pas d'un seul courant artistique. La toile reprend notamment des recherches cubistes, avec la fragmentation des formes et la multiplication des points de vue. Les déformations des corps et l'intensité des expressions rappellent aussi des démarches expressionnistes.
Mais Picasso s'inscrit également dans une longue tradition de la peinture d'histoire. La composition monumentale, les groupes de figures et les gestes dramatiques rappellent des œuvres anciennes consacrées aux massacres et aux souffrances humaines.
Le peintre ne rompt donc pas totalement avec le passé. Il transforme un héritage artistique pour répondre à un événement contemporain.
Cette rencontre entre tradition et modernité contribue à la richesse du tableau. Une peinture peut être radicalement nouvelle dans sa forme tout en reprenant des questions très anciennes : la mort, la souffrance, la violence, la responsabilité des hommes et la fragilité de l'existence.
Pour approfondir cette dimension, vous pouvez rapprocher Guernica des autres grandes ruptures de l'art moderne et des courants qui ont bouleversé la peinture au début du XXe siècle.
Un chef-d'œuvre qui ne livre pas tous ses secrets :
Plus de huit décennies après sa création, Guernica continue de susciter des interprétations. Les historiens de l'art étudient sa composition, ses dessins préparatoires et les références culturelles qui traversent l'œuvre.
Pourtant, aucune analyse ne parvient à épuiser son sens. Le taureau reste ambigu, le cheval ne se réduit pas à une allégorie unique et les différentes figures lumineuses ne possèdent pas de signification définitive.
Cette ouverture n'est pas une faiblesse. Elle explique en partie pourquoi le tableau continue de parler à des publics différents. Chacun peut y reconnaître une dimension historique, politique, esthétique ou humaine.
Il faut cependant éviter de faire dire à Picasso tout ce que l'on souhaite trouver dans son œuvre. Comprendre Guernica suppose de tenir ensemble deux éléments : le contexte précis de sa création et la liberté d'interprétation que permet sa composition.
Le tableau reste lié au bombardement de Guernica du 26 avril 1937. C'est cette tragédie qui lui donne son point de départ et sa nécessité historique. Mais la force de la peinture tient à la manière dont Picasso transforme ce drame en une réflexion plus vaste sur la guerre.
Pourquoi Guernica nous concerne-t-il encore ?
Guernica est bien davantage qu'un tableau célèbre de Pablo Picasso. C'est une œuvre née d'une tragédie précise, celle du bombardement d'une ville basque pendant la guerre d'Espagne, devenue au fil du temps l'un des grands symboles de la dénonciation de la violence.
Picasso n'a pas représenté les avions, les stratégies militaires ou les responsables du massacre. Il a choisi de montrer les victimes, leurs gestes désespérés et leurs corps meurtris. Ce choix transforme la peinture en un témoignage puissant sur les conséquences humaines de la guerre.
La modernité de l'œuvre tient autant à sa forme qu'à son sujet. Le cubisme, les déformations expressives, le noir et blanc et la composition monumentale donnent une force singulière à la scène. Ils permettent à l'artiste de dépasser la simple illustration d'un événement pour créer une image qui traverse les époques.
Aujourd'hui encore, regarder Guernica, c'est se souvenir que derrière les événements militaires se trouvent des femmes, des hommes et des enfants. C'est aussi comprendre que l'art peut contribuer à la mémoire collective, interroger les pouvoirs et donner une forme à ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer.
Le tableau ne met pas fin à la guerre. Mais il accomplit quelque chose d'essentiel : il empêche le spectateur de regarder la destruction comme une abstraction lointaine.
Et c'est peut-être là que réside sa force la plus durable. Guernica nous rappelle que la culture n'est pas seulement un moyen de connaître les chefs-d'œuvre du passé. Elle permet aussi de comprendre le monde, de questionner la violence et de préserver la mémoire des victimes.
Les Passeurs de Culture - Octobre 2026
Pour aller plus loin, vous pouvez lire :
Guernica de Pablo Picasso : une œuvre contre la barbarie de la guerre.
Il y a des tableaux que l'on admire pour leur beauté, d'autres que l'on regarde pour comprendre une époque. Et puis il y a Guernica. Devant cette immense peinture de Pablo Picasso, le regard rencontre des visages déformés, des corps brisés, un cheval blessé et une mère qui serre son enfant mort contre elle. Rien n'est paisible dans cette scène. Tout semble crier, même les formes silencieuses.
Peinte en 1937, pendant la guerre d'Espagne, cette œuvre est devenue l'une des représentations les plus célèbres de la violence faite aux populations civiles. Picasso ne cherche pas à raconter une bataille de manière réaliste. Il donne à voir la peur, la douleur et le désarroi de ceux qui subissent la guerre sans pouvoir lui échapper.