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 >    Alliances entre la droite et l'extrême droite

Ces rapprochements répondent généralement à une logique politique : réunir suffisamment de voix pour obtenir une majorité, empêcher l'arrivée au pouvoir de la gauche ou conserver les responsabilités gouvernementales.

Mais une question essentielle se pose : que deviennent ces alliances une fois au pouvoir ?

La droite traditionnelle parvient-elle à modérer ses partenaires les plus radicaux ? Ou finit-elle, au contraire, par adopter une partie de leurs idées et de leurs méthodes ?

L'expérience européenne montre que ces alliances peuvent profondément transformer les équilibres politiques, parfois bien au-delà de ce que leurs initiateurs avaient imaginé.


Pourquoi la droite traditionnelle choisit-elle de s'allier avec l'extrême droite ?


Une réponse à la fragmentation du paysage politique :

Dans de nombreux pays européens, les grands partis traditionnels ont perdu une partie de leur influence électorale. Les systèmes politiques sont devenus plus fragmentés et les majorités parlementaires plus difficiles à constituer.

Les partis de droite conservatrice ne disposent plus toujours du nombre de députés nécessaire pour gouverner seuls. Dans cette situation, les formations d'extrême droite représentent une réserve de voix importante.

Une alliance peut alors apparaître comme une solution pragmatique. Elle permet de constituer une majorité, de faire adopter un programme et de maintenir un gouvernement en place.

Cette stratégie comporte néanmoins un risque : en acceptant de gouverner avec l'extrême droite, la droite traditionnelle contribue à lui donner une légitimité politique et institutionnelle qu'elle ne possédait pas nécessairement auparavant.


La volonté de reprendre les thèmes de l'extrême droite :

L'immigration, la sécurité, l'identité nationale, la souveraineté et la critique des institutions européennes occupent désormais une place importante dans les débats politiques.

Ces questions ne sont pas, en elles-mêmes, propres à l'extrême droite. Elles peuvent faire l'objet de débats démocratiques légitimes. Cependant, les partis d'extrême droite les utilisent souvent pour construire un discours opposant le peuple aux élites, les nationaux aux étrangers ou les traditions nationales aux évolutions de la société.

Face à leur progression électorale, certains partis conservateurs choisissent de reprendre une partie de ces thèmes. Ils espèrent ainsi récupérer les électeurs qui se sont éloignés d'eux.

Mais cette stratégie peut produire l'effet inverse : elle confirme que les idées de l'extrême droite sont devenues acceptables et pousse progressivement le débat politique vers ses positions.


Une alliance électorale qui devient une alliance idéologique ?

Au départ, les partenaires peuvent affirmer qu'ils ne partagent pas les mêmes convictions. Ils expliquent leur rapprochement par la nécessité de gouverner et par la volonté de répondre aux préoccupations des électeurs.

Toutefois, lorsqu'une coalition doit élaborer un programme commun, elle est obligée de négocier des compromis.

Les questions migratoires, les politiques de sécurité, la justice, l'éducation ou encore les relations internationales deviennent autant de terrains de négociation.

Peu à peu, les différences idéologiques peuvent s'estomper. Le parti traditionnel peut accepter certaines propositions de son partenaire pour préserver la coalition.

Le danger est alors celui d'un déplacement progressif de l'ensemble de la droite vers des positions plus radicales.


L'expérience européenne : quand ces alliances deviennent une réalité :


L'Europe constitue un laboratoire particulièrement intéressant pour observer les conséquences de ces rapprochements.

Les situations nationales sont différentes, mais plusieurs expériences permettent de comprendre les mécanismes à l'œuvre.


L'Italie : l'extrême droite à la tête du gouvernement :

L'Italie représente l'un des exemples les plus importants de l'accès de l'extrême droite au pouvoir en Europe.

En septembre 2022, la victoire électorale de Giorgia Meloni et de son parti Fratelli d'Italia a conduit à la formation d'une coalition associant plusieurs formations de droite.

Fratelli d'Italia, héritier d'une tradition politique issue du post-fascisme italien, est devenu la force dominante de cette coalition.

Giorgia Meloni a ainsi accédé à la présidence du Conseil des ministres en octobre 2022.

Son gouvernement a montré que l'extrême droite pouvait accéder aux plus hautes responsabilités de l'État, diriger une coalition et inscrire ses orientations dans l'action publique.

Cette expérience a également révélé une réalité importante : une fois au pouvoir, un parti d'extrême droite doit composer avec des contraintes économiques, institutionnelles et internationales.

Il doit tenir compte des marchés financiers, des engagements européens, des alliances diplomatiques et des rapports de force parlementaires.

Pour autant, ces contraintes ne signifient pas nécessairement une modération de toutes ses orientations.

L'expérience italienne montre surtout qu'une formation issue de l'extrême droite peut se maintenir durablement au pouvoir et devenir un acteur central du système politique.


La Suède : gouverner sans participer directement au gouvernement :

La Suède offre un autre modèle, particulièrement intéressant.

Après les élections législatives de septembre 2022, le gouvernement dirigé par le conservateur Ulf Kristersson a pu s'appuyer sur le soutien des Démocrates de Suède, une formation nationaliste classée à l'extrême droite ou à la droite radicale selon les classifications politiques.

Ce parti ne disposait pas de ministres dans le gouvernement, mais son soutien parlementaire était indispensable à la majorité.

Cette situation illustre une forme d'alliance indirecte : un parti peut exercer une influence importante sur la politique gouvernementale sans occuper officiellement de fonctions ministérielles.

En échange de son soutien, il peut peser sur les orientations du gouvernement, notamment en matière d'immigration et de sécurité.

Cet exemple rappelle qu'il ne faut pas limiter l'analyse aux seuls ministres présents dans un gouvernement. Le pouvoir politique s'exerce également à travers les accords parlementaires et les négociations qui permettent à une majorité de se maintenir.


Les Pays-Bas et les autres expériences européennes :

Les Pays-Bas ont également connu des rapprochements entre partis traditionnels et formations populistes de droite.

Ces expériences montrent que les alliances peuvent prendre des formes diverses : participation directe au gouvernement, soutien extérieur, accord de coalition ou coopération parlementaire ponctuelle.

Dans plusieurs pays européens, l'extrême droite a ainsi réussi à transformer sa progression électorale en influence politique concrète.

Un constat ressort de ces différentes expériences : l'entrée au gouvernement ne garantit ni la disparition des désaccords entre partenaires ni la modération automatique des partis les plus radicaux.

Les coalitions peuvent durer, se transformer ou éclater. Leur avenir dépend des rapports de force, des résultats économiques, des élections et de la capacité des partenaires à maintenir leur accord.


La droite traditionnelle risque-t-elle de devenir prisonnière de son allié ?


C'est l'une des principales contradictions de ces alliances.


En acceptant de gouverner avec l'extrême droite, un parti conservateur espère généralement conserver ou conquérir le pouvoir. Mais il peut rapidement se retrouver dans une situation où son partenaire dispose d'une influence supérieure à celle qu'il avait initialement prévue.


Le partenaire le plus radical peut imposer ses priorités :

Dans une coalition, le poids d'un parti ne dépend pas uniquement du nombre de ministères qu'il détient.

Il dépend aussi de son nombre de députés, de sa capacité à faire tomber le gouvernement et de l'importance des sujets sur lesquels les partenaires ont besoin de son soutien.

Un parti minoritaire peut donc obtenir des concessions importantes s'il constitue la condition indispensable à la survie de la majorité.

Les politiques migratoires, la sécurité ou les questions identitaires peuvent ainsi devenir les priorités du gouvernement.

La droite traditionnelle risque alors de devoir accepter des mesures qu'elle n'aurait pas nécessairement défendues seule.


La banalisation des idées et des discours :

L'une des conséquences les plus profondes de ces alliances concerne la transformation du débat public.

Lorsqu'un parti traditionnel gouverne avec l'extrême droite, il contribue à modifier la perception de cette dernière.

Une formation autrefois considérée comme infréquentable devient un partenaire institutionnel. Ses responsables participent aux réunions gouvernementales, négocient des textes de loi et occupent des fonctions officielles.

Cette reconnaissance peut contribuer à banaliser ses idées.

Il ne s'agit pas de dire que tous les électeurs de droite adhèrent aux idées de l'extrême droite, ni que toute coopération politique entraîne automatiquement une dérive autoritaire.

Mais le rapprochement modifie les frontières de ce qui est considéré comme politiquement acceptable.

Les discours et les propositions qui semblaient auparavant incompatibles avec les traditions démocratiques peuvent progressivement intégrer les débats ordinaires.


Une transformation durable des partis conservateurs :

L'alliance peut également modifier le parti de droite lui-même.

Les militants, les responsables locaux et les électeurs ne partagent pas nécessairement la même opinion sur ce rapprochement.

Certains y voient une stratégie nécessaire pour gouverner. D'autres considèrent qu'elle remet en cause l'identité historique de leur formation.

Des divisions internes peuvent apparaître entre les partisans d'une droite modérée et ceux qui souhaitent une convergence plus profonde avec l'extrême droite.

À terme, le parti conservateur peut perdre une partie de son identité politique initiale.

Il risque de devenir le partenaire d'une formation plus radicale qui impose progressivement les thèmes et les termes du débat.


Quelles conséquences pour les institutions démocratiques ?


La question des alliances entre droite et extrême droite ne concerne pas seulement les stratégies électorales. Elle touche directement au fonctionnement des démocraties.


L'indépendance de la justice et des médias :

Une démocratie repose sur un équilibre entre les pouvoirs.

Le gouvernement exerce le pouvoir exécutif, le Parlement vote les lois et les juridictions garantissent le respect du droit.

Les médias indépendants, les associations et les organisations de la société civile jouent également un rôle essentiel dans le contrôle de l'action publique.

Lorsque des formations politiques défendent une conception très centralisée du pouvoir, des tensions peuvent apparaître autour de ces contre-pouvoirs.

Les débats peuvent notamment porter sur les nominations dans les institutions, les règles de fonctionnement de la justice, le financement des médias publics ou les conditions d'exercice de la liberté de la presse.

Il faut cependant distinguer les déclarations politiques des transformations effectivement réalisées. Pour mesurer une éventuelle dérive démocratique, il faut examiner les lois adoptées, les décisions de justice et les évolutions institutionnelles.


Les droits des minorités et les libertés individuelles :

Les politiques concernant les étrangers, les minorités, les droits des femmes ou les personnes LGBT+ peuvent également devenir des terrains de confrontation.

Les programmes de certaines formations d'extrême droite proposent de remettre en question des dispositifs de protection ou des politiques d'égalité.

Lorsque ces formations participent au gouvernement, leurs propositions peuvent se traduire par des modifications législatives ou administratives.

La question essentielle est alors celle du respect des principes fondamentaux : égalité devant la loi, liberté de conscience, liberté d'expression et protection des droits individuels.

Une majorité électorale, même importante, ne peut pas légitimement s'affranchir de l'État de droit.


Le rapport à l'Europe :

Les alliances entre droite et extrême droite peuvent aussi modifier les relations entre les gouvernements nationaux et l'Union européenne.

Certaines formations défendent une conception très restrictive de l'intégration européenne et souhaitent renforcer la souveraineté des États.

D'autres contestent certaines décisions des institutions européennes, notamment en matière d'immigration, de justice, d'environnement ou de politique économique.

Les gouvernements issus de coalitions de droite peuvent ainsi se trouver confrontés à des tensions entre leurs engagements européens et les exigences de leurs partenaires les plus souverainistes.

Cela ne signifie pas que toutes ces coalitions souhaitent quitter l'Union européenne. Leurs positions sont souvent plus nuancées et peuvent évoluer en fonction des intérêts nationaux.


Mais ces rapprochements contribuent à transformer le débat sur l'avenir du projet européen.


Ces alliances sont-elles condamnées à réussir ?


Il serait erroné de considérer que toute alliance entre la droite et l'extrême droite conduit automatiquement à une victoire durable de cette dernière.

L'exercice du pouvoir peut également exposer les partis radicaux à des difficultés importantes.


Les contradictions du pouvoir :

Un parti qui construit son succès sur la dénonciation des élites, des institutions et des gouvernements peut rencontrer des difficultés lorsqu'il devient lui-même responsable de l'action publique.

Il doit alors répondre aux attentes des électeurs en matière d'emploi, de pouvoir d'achat, de santé, de logement et de sécurité.

Les promesses électorales se heurtent aux contraintes budgétaires et économiques.

Les électeurs peuvent rapidement sanctionner un gouvernement qui ne parvient pas à améliorer leur quotidien.

Cette responsabilité peut fragiliser les partis d'extrême droite et provoquer des divisions internes.


Les coalitions peuvent se défaire :


Les alliances politiques ne sont jamais définitivement acquises.

Les partenaires peuvent se retrouver en désaccord sur le budget, les politiques sociales, les questions européennes ou les nominations ministérielles.

Lorsqu'un parti estime qu'il ne retire plus suffisamment d'avantages de sa participation au gouvernement, il peut décider de retirer son soutien.

La coalition devient alors fragile et peut conduire à une crise politique, à des élections anticipées ou à la formation d'une nouvelle majorité.

Le partenaire traditionnel peut également décider de rompre l'accord pour préserver son identité politique.

Mais une rupture ne garantit pas que les conséquences du rapprochement disparaîtront. Les idées introduites dans le débat public et les réformes déjà adoptées peuvent durablement modifier le paysage politique.


L'électorat peut aussi sanctionner les alliances :


Les électeurs ne sont pas nécessairement fidèles aux formations politiques qui gouvernent en leur nom.

Une partie de l'électorat conservateur peut refuser une alliance jugée trop radicale. À l'inverse, certains électeurs d'extrême droite peuvent considérer que leur parti a trop de compromis à faire et ne respecte plus ses engagements.

Ces deux mouvements peuvent fragiliser les partenaires.

L'avenir de ces coalitions dépend donc aussi de leur capacité à conserver la confiance de leurs électeurs respectifs.


Une leçon historique : la démocratie n'est jamais définitivement acquise :


L'histoire européenne montre que les démocraties ne disparaissent pas toujours à la suite d'un événement brutal.

Elles peuvent également être fragilisées progressivement, par une succession de décisions politiques, de transformations institutionnelles et de renoncements aux principes qui les fondent.

L'arrivée au pouvoir de mouvements autoritaires dans l'Europe de l'entre-deux-guerres rappelle l'importance des choix effectués par les partis traditionnels.

En Allemagne, en janvier 1933, Adolf Hitler fut nommé chancelier dans un contexte de crise politique et de recomposition des alliances conservatrices et nationalistes. Des responsables conservateurs pensaient pouvoir encadrer son action et utiliser sa popularité à leur avantage.

Ils ont gravement sous-estimé les conséquences de cette décision.

Il faut évidemment éviter de confondre mécaniquement les situations contemporaines avec celles des années 1930. Les contextes historiques, les institutions et les mouvements politiques sont différents.

Mais cette histoire rappelle une leçon essentielle : les responsables politiques ne contrôlent pas toujours les conséquences des alliances qu'ils concluent pour accéder au pouvoir.

La démocratie ne se résume pas à l'organisation régulière d'élections. Elle suppose également le respect des libertés, le pluralisme politique, l'indépendance de la justice et l'existence de contre-pouvoirs.

C'est précisément sur ces principes que les alliances politiques doivent être évaluées.


Qui gouverne réellement lorsque la droite s'allie avec l'extrême droite ?


Lorsqu'une droite traditionnelle s'allie avec l'extrême droite, elle espère généralement obtenir une majorité et conserver le pouvoir. Mais elle prend également le risque de transformer durablement son propre fonctionnement et celui de la vie politique.

L'expérience européenne montre que ces alliances peuvent donner à l'extrême droite une influence considérable, même lorsqu'elle ne dirige pas officiellement le gouvernement.

Elles peuvent modifier les politiques migratoires, déplacer les priorités du débat public, transformer les partis conservateurs et remettre en question certains équilibres institutionnels.

Pour autant, leur issue n'est jamais écrite d'avance. Certaines coalitions se maintiennent, d'autres éclatent. Certains partenaires radicaux se renforcent, tandis que d'autres peuvent être affaiblis par les responsabilités gouvernementales.

La question fondamentale n'est donc pas uniquement de savoir si la droite peut gouverner avec l'extrême droite.

Elle est de comprendre ce que cette alliance fait à la droite, à l'extrême droite et, surtout, à la démocratie.

Car lorsqu'un parti accepte de partager le pouvoir avec une formation dont le projet politique remet en cause certains principes fondamentaux de la démocratie libérale, il ne conclut pas simplement un accord électoral. Il participe à redéfinir les frontières politiques et idéologiques de son pays.


Une démocratie peut-elle préserver ses principes lorsque ceux qui prétendent la gouverner acceptent de les négocier au nom d'une majorité parlementaire ?


C'est l'une des grandes questions politiques de notre temps.



Les Passeurs de Culture - Novembre 2026



Pour aller plus loin, vous pouvez lire :


Une frontière politique de plus en plus fragile :


Pendant plusieurs décennies, une grande partie des partis de droite traditionnels européens a refusé de gouverner avec l'extrême droite. Cette séparation, parfois appelée « cordon sanitaire », reposait sur une idée fondamentale : certaines différences idéologiques et certains principes démocratiques ne pouvaient pas faire l'objet de compromis électoraux.

Pourtant, cette frontière s'est progressivement fragilisée. Dans plusieurs pays européens, des formations conservatrices ont accepté de s'allier avec des partis nationalistes, populistes ou d'extrême droite. Parfois, elles leur ont ouvert les portes du gouvernement. Dans d'autres situations, elles ont préféré obtenir leur soutien parlementaire sans leur attribuer de ministères.

Que deviennent les alliances

entre la droite et l'extrême droite lorsqu'elles accèdent au pouvoir ?

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