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Une Page d’Histoire

>    Route 66

Mais cette image séduisante ne doit pas faire oublier les drames humains auxquels elle est associée. Dans les années 1930, des milliers de familles empruntent cette route pour fuir la misère et chercher du travail en Californie.

La Route 66 est donc bien davantage qu’un itinéraire touristique. Elle est le témoin des transformations économiques et sociales de l’Amérique au XXe siècle. Son histoire permet de comprendre comment l’automobile a bouleversé les modes de vie, comment une catastrophe agricole a provoqué des migrations massives et comment la littérature a contribué à faire d’une simple route un véritable mythe national.


La naissance de la Route 66 : l’Amérique se met en mouvement :


Au début du XXe siècle, les États-Unis connaissent une transformation rapide. L’industrie se développe, les villes s’étendent et l’automobile commence à modifier profondément les habitudes. Posséder une voiture, c’est pouvoir s’éloigner de son quartier, visiter une autre région et, progressivement, envisager de traverser le pays.

Toutefois, le réseau routier américain reste longtemps très inégal. Certaines routes sont pavées, tandis que d’autres se transforment en chemins boueux après la pluie. Les déplacements sur de longues distances demeurent difficiles, particulièrement dans les régions rurales de l’Ouest.

L’essor de l’automobile fait naître une nouvelle ambition : relier les différentes parties du territoire par de grands axes routiers. Il ne s’agit pas seulement de faciliter les voyages. Ces routes doivent aussi permettre aux agriculteurs d’acheminer leurs récoltes, aux entreprises de transporter leurs marchandises et aux petites villes de participer davantage à la vie économique nationale.

C’est dans ce contexte que la Route 66 reçoit officiellement son numéro en 1926. Elle relie Chicago, dans l’Illinois, à la région de Los Angeles, en Californie. Son tracé traverse huit États : l’Illinois, le Missouri, le Kansas, l’Oklahoma, le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie.

Longue d’environ 2 400 miles, soit près de 3 860 kilomètres selon les tracés retenus, elle traverse des paysages extrêmement variés. Aux plaines agricoles du Midwest succèdent les prairies de l’Oklahoma, les espaces ouverts du Texas, les reliefs et les déserts du Sud-Ouest, avant d’atteindre la Californie et le Pacifique.

La Route 66 n’est pourtant pas une route entièrement construite à partir de rien. Elle rassemble des tronçons préexistants, parfois en mauvais état, que l’on cherche progressivement à améliorer et à relier. Son revêtement n’est achevé sur l’ensemble du parcours qu’en 1938.

Sa création témoigne d’une nouvelle conception du territoire. Les petites communautés, autrefois relativement isolées, se trouvent désormais reliées à des centres urbains importants. Pour les commerçants, c’est une occasion de développer leur activité. Pour les voyageurs, c’est la possibilité de parcourir des distances autrefois réservées à des déplacements plus compliqués.

Peu à peu, les stations-service, les garages, les restaurants et les hébergements apparaissent le long de la route. La Route 66 devient un axe économique autant qu’un symbole de modernité.


Les années 1930 : la route de l’exil :


L’histoire de la Route 66 prend une dimension particulièrement dramatique avec la Grande Dépression. À partir de 1929, les États-Unis sont frappés par une crise économique majeure. Les faillites se multiplient, le chômage augmente et de nombreuses familles perdent leurs revenus.

Dans les Grandes Plaines, la situation est encore aggravée par une catastrophe environnementale : le Dust Bowl.

Durant les années 1930, de graves sécheresses et de violentes tempêtes de poussière ravagent certaines régions agricoles. Les sols, fragilisés notamment par des pratiques agricoles intensives, sont emportés par le vent. Les récoltes sont détruites et des exploitations entières deviennent difficiles, voire impossibles, à faire vivre.

Pour beaucoup de fermiers, il ne reste qu’une solution : partir.

Des familles originaires de l’Oklahoma, du Texas, de l’Arkansas et d’autres régions voisines prennent alors la route vers l’Ouest. Elles espèrent trouver du travail dans les exploitations agricoles californiennes, où la production de fruits et de légumes semble offrir de nouvelles possibilités.

Le voyage est souvent entrepris dans des conditions éprouvantes. Les familles chargent leurs maigres possessions dans de vieilles automobiles ou des camions. Elles emportent quelques vêtements, des couvertures, des ustensiles et parfois tout ce qui leur reste de leur ancienne existence.

La Route 66 devient l’un des itinéraires les plus emblématiques de cet exode. Elle représente à la fois la fuite devant la pauvreté et l’espoir d’un nouveau départ.

Les migrants sont fréquemment désignés sous le nom d’« Okies ». Le terme vient de l’Oklahoma, mais il finit par désigner plus largement certains migrants pauvres venus des régions touchées par la crise. Cette appellation peut être péjorative : elle traduit aussi le mépris dont ces populations font parfois l’objet.

Car l’arrivée en Californie ne résout pas tous les problèmes. Les emplois agricoles sont souvent saisonniers, les salaires faibles et la concurrence entre travailleurs importante. Certaines familles vivent dans des campements précaires et connaissent la faim malgré leur long voyage.

La route de la promesse devient alors, pour beaucoup, celle des désillusions.

C’est précisément cette contradiction qui donne à la Route 66 une place singulière dans la mémoire américaine. Elle incarne le rêve de recommencer sa vie ailleurs, mais rappelle également que la mobilité ne suffit pas à supprimer les inégalités.


John Steinbeck et Les Raisins de la colère : une route entre littérature et histoire :


La Route 66 doit une grande part de sa célébrité à la littérature. En 1939, l’écrivain américain John Steinbeck publie Les Raisins de la colère, un roman consacré au destin d’une famille de fermiers contrainte de quitter l’Oklahoma pour tenter de survivre en Californie.

Les Joad ont perdu leur terre et leurs moyens de subsistance. Comme tant d’autres familles, ils prennent la route dans l’espoir de trouver du travail. Leur voyage révèle peu à peu les difficultés rencontrées par les migrants : la précarité, l'exploitation, les humiliations et l'incertitude du lendemain.

Steinbeck ne se contente pas de raconter une migration. Il montre comment une crise économique peut détruire les repères d’une famille et bouleverser toute une existence. Derrière les chiffres du chômage et les statistiques agricoles, il donne un visage aux victimes de la crise.

Dans son roman, la Route 66 devient la « Mother Road ». Cette expression contribue à fixer durablement son image dans la culture américaine. Elle évoque une route qui accueille les voyageurs, les conduit vers l’inconnu et porte leurs espoirs, même lorsque ceux-ci risquent d’être déçus.

Le roman est également une critique sociale. Steinbeck s’intéresse aux rapports de force entre propriétaires et ouvriers agricoles, aux difficultés des travailleurs sans terre et à l’indifférence de certains employeurs devant la misère humaine.

La route devient ainsi un espace où se rencontrent les aspirations individuelles et les injustices collectives.

L’adaptation cinématographique du roman, réalisée par John Ford en 1940, contribue à diffuser cette représentation. Le cinéma permet à un public plus large de découvrir le drame des familles déplacées et de mesurer l’ampleur de la crise.

La Route 66 entre alors dans la mémoire collective comme un lieu de passage, mais aussi comme le décor d’une grande histoire sociale.

Le lien entre la route et la littérature mérite une attention particulière. Un paysage peut devenir célèbre parce qu’un écrivain lui donne une signification. Une route ordinaire peut incarner toute une époque lorsqu’elle est associée à des personnages, à des souffrances et à des rêves.

Avec Steinbeck, la Route 66 cesse d’être seulement un axe de circulation : elle devient un symbole littéraire de l’Amérique en crise.


Après la Seconde Guerre mondiale : l’âge d’or de la route :


Après 1945, les États-Unis connaissent une période de prospérité et de transformation. Le niveau de vie progresse pour une partie de la population, la possession d’une automobile se généralise et les vacances en voiture deviennent une perspective de plus en plus accessible.

La Route 66 change alors de visage.

Elle n’est plus seulement associée aux migrants des années 1930. Elle devient un itinéraire de découverte, de loisirs et d’évasion. Des familles prennent la route pour visiter l’Ouest américain, découvrir de nouveaux paysages ou rejoindre les plages de Californie.

Les commerces installés le long du parcours profitent de cet essor. Les motels proposent des chambres aux automobilistes de passage. Les restaurants affichent des enseignes visibles de loin. Les stations-service, les garages et les boutiques de souvenirs participent à une économie fondée sur le voyage.

L’architecture commerciale de la Route 66 devient elle-même un élément du paysage culturel américain.

Certains établissements adoptent des formes originales, des couleurs vives ou des enseignes lumineuses destinées à attirer l’attention. Le néon, les vitrines, les panneaux publicitaires et les bâtiments parfois extravagants donnent à plusieurs portions de la route une atmosphère immédiatement reconnaissable.

Cette culture du bord de route est étroitement liée à l’essor de la société de consommation. L’automobiliste devient un client potentiel à chaque étape de son trajet. Voyager signifie désormais s’arrêter, manger, dormir, acheter et repartir.

La Route 66 offre également une expérience particulière du territoire. Contrairement à une autoroute moderne, elle traverse des centres-villes et longe de nombreux commerces. Elle permet de découvrir des communautés locales, leurs habitudes et leurs particularités.

Pourtant, ce succès contient déjà les germes de son déclin. À mesure que le trafic augmente, les autorités américaines cherchent à construire des voies plus rapides, plus larges et mieux adaptées à la circulation automobile.

En 1956, le gouvernement fédéral lance un vaste programme de développement du réseau autoroutier inter-États. Progressivement, les nouvelles autoroutes contournent les villes et remplacent des portions de la Route 66.

Pour les automobilistes, le gain de temps est considérable. Pour les petites localités situées sur l'ancien itinéraire, les conséquences peuvent être désastreuses. Lorsque les véhicules ne passent plus devant leurs commerces, certains établissements perdent une grande partie de leur clientèle.

Le progrès technique, qui avait contribué à la naissance de la Route 66, prépare donc aussi sa disparition en tant que grande route nationale.


Le déclin et la renaissance d’un mythe américain :


Au cours des décennies suivantes, plusieurs tronçons de la Route 66 sont remplacés par des autoroutes modernes. Son itinéraire officiel est progressivement déclassé, jusqu’à la suppression de sa désignation dans le réseau fédéral en 1985.

La route semble alors appartenir au passé.

Pourtant, elle ne disparaît pas de la mémoire des Américains. Au contraire, son déclin renforce son pouvoir d’évocation. Les motels abandonnés, les anciennes stations-service, les panneaux vieillissants et les tronçons de chaussée oubliés deviennent les vestiges d’une autre manière de voyager.

Ce qui était considéré comme dépassé acquiert progressivement une valeur patrimoniale.

Des associations locales, des passionnés et des collectivités s’attachent à préserver des bâtiments, à restaurer des enseignes et à faire connaître l’histoire des communautés traversées. La Route 66 devient un patrimoine vivant, à la fois architectural, économique et culturel.

En 1990, une loi fédérale reconnaît son importance historique et conduit à des travaux d’étude et de préservation. Cette reconnaissance contribue à encourager la sauvegarde de nombreux éléments du parcours.

Aujourd’hui, la Route 66 reste un itinéraire mythique pour les amateurs de voyages et d’histoire américaine. Il n’est toutefois plus possible de parcourir l’intégralité de son tracé historique sur une route unique, continue et officiellement désignée Route 66. Certains tronçons ont disparu, d’autres sont devenus des routes locales ou ont été intégrés à de nouveaux axes.

C’est précisément ce qui rend sa découverte intéressante : suivre la Route 66, c’est aussi apprendre à lire les traces laissées par le temps.

Une ancienne station-service témoigne de l’importance de l’automobile. Un motel rappelle l’âge d’or du tourisme routier. Une rue commerçante désertée raconte les conséquences du contournement des petites villes par les autoroutes. Chaque lieu révèle une partie de l’histoire américaine.

La Route 66 ne se résume donc pas à une nostalgie des années 1950. Elle invite à réfléchir aux transformations de la société, à la disparition de certaines activités et à la manière dont les populations tentent de préserver leur mémoire.


La Route 66 dans la musique et la culture populaire :


La popularité de la Route 66 s’explique également par sa présence dans la musique, le cinéma et la télévision.

La chanson Get Your Kicks on Route 66, écrite par Bobby Troup en 1946, participe largement à sa renommée. Son refrain associe la route à l'aventure, au plaisir de conduire et à la découverte du pays. Interprétée par différents artistes, notamment Nat King Cole, elle devient un classique du répertoire populaire américain.

Dans les années 1960, la série télévisée Route 66 contribue elle aussi à diffuser cette image. Elle met en scène deux jeunes hommes parcourant le pays et rencontrant, au fil de leurs étapes, des individus confrontés à des situations très différentes.

La route devient un décor idéal pour raconter des histoires indépendantes les unes des autres. Elle permet d’aborder les conflits sociaux, les rêves de liberté, les difficultés familiales et les mutations de la société américaine.

Cette représentation correspond à un imaginaire profondément ancré dans la culture des États-Unis : celui du voyageur qui avance sans itinéraire entièrement fixé, découvre des lieux inconnus et se transforme au contact des rencontres.

La Route 66 rejoint ainsi d’autres symboles de l’Amérique moderne : l’automobile, la musique populaire, les grands espaces et la quête d’indépendance.

Son image a parfois été simplifiée par la publicité et le tourisme. Le passé est présenté comme une époque heureuse, faite de voitures anciennes et d’enseignes colorées. Pourtant, cette vision ne rend pas toujours justice à la diversité des expériences vécues sur la route.

Pour certains, elle fut une aventure choisie. Pour d’autres, elle fut un chemin de survie. Pour les commerçants, elle représentait une source de revenus ; pour les villes contournées, elle pouvait annoncer un lent déclin.

C’est cette pluralité qui donne toute sa richesse à son histoire.


La Route 66, miroir des rêves et des contradictions de l’Amérique :


La Route 66 est devenue légendaire parce qu’elle raconte beaucoup plus que l’histoire d’une route. Inaugurée en 1926, elle accompagne l’essor de l’automobile, relie des régions jusque-là moins accessibles et contribue au développement de nombreuses petites villes.

Dans les années 1930, elle devient l’un des itinéraires associés à l’exode des populations frappées par le Dust Bowl et la Grande Dépression. La littérature de John Steinbeck donne à cette expérience une portée universelle : celle des familles qui abandonnent leur foyer pour chercher ailleurs les moyens de vivre.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Route 66 incarne une Amérique plus prospère, tournée vers les loisirs, la consommation et le voyage. Puis les autoroutes modernes la marginalisent, avant qu’un mouvement de préservation ne fasse reconnaître sa valeur historique.

Son histoire est donc faite de changements, de ruptures et de renaissances. Elle rappelle que le progrès n’efface jamais complètement le passé : il en laisse des traces, parfois fragiles, que les générations suivantes choisissent de préserver.

La Route 66 demeure ainsi une porte d’entrée vers l’histoire américaine. Elle permet de comprendre la place de l’automobile dans la société, les conséquences humaines des crises économiques et environnementales, mais aussi le pouvoir de la littérature et de la musique dans la construction d’une mémoire collective.

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement de savoir où mène la Route 66. Elle est de comprendre ce que les hommes et les femmes ont cherché en l’empruntant : du travail, une vie nouvelle, la liberté ou simplement l’espoir d’un avenir meilleur.



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Octobre 2026



Pour aller plus loin, vous pouvez lire :




Une route devenue légendaire :


Il existe des routes qui relient des villes. Et puis il y a celles qui racontent une époque, les espoirs d’un peuple et les contradictions d’un pays. La Route 66 appartient à cette seconde catégorie. Dans l’imaginaire collectif, son nom évoque les longues lignes droites traversant les plaines, les stations-service isolées, les motels aux enseignes lumineuses, les vieux restaurants américains et les voitures lancées vers l’horizon.

Surnommée la « Mother Road », la mère des routes, elle occupe une place particulière dans l’histoire des États-Unis. Elle symbolise la liberté de circuler, le goût de l’aventure et la promesse d’une vie meilleure.

Route 66 :

histoire de la route mythique

qui traverse l’Amérique.

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